Le harcèlement de rue, oppression patriarcale quotidienne

Pourquoi le harcèlement de rue est un sujet essentiel du féminisme.

Comme à mon habitude, je me baladais sur Twitter en pestant sur 90% des tweets, quand je suis tombée sur ce tweet là :


Pour faire court, cette jeune usagère de Twitter essaye de montrer l'ampleur du harcèlement de rue et à quel point ce phénomène touche un nombre de fille incroyable. Avec la montée du féminisme, le harcèlement de rue est un des sujets les plus discutés, surtout sur internet. Et c'est normal qu'il le soit ; le harcèlement de rue est la pression patriarcale que les femmes ressentent le plus dans leur quotidien. Pour certaines, c'est tous les jours. Je pense que, parmi ceux qui n'ont jamais vécu ça, peu peuvent s'imaginer la terreur que ressentent les femmes dans la rue.

J'ai découvert sous ce tweet tout un tas de réponses qui me font penser que la route est encore longue. Si (presque) tout le monde s'accorde à dire que le harcèlement de rue est une réalité, beaucoup ont des convictions à ce propos qui sont absolument fausses. J'ai donc décidé d'écrire cet article sur ce qui se dit à propos du harcèlement de rue.
Je ne pense pas apprendre grand chose aux femmes qui sont déjà passées par les joies de la rue, mais si ça peut aider des gens de n'importe quel genre à comprendre un peu les mécanismes sociétaux du harcèlement de rue, je me dis pourquoi pas.



LA SOLIDARITÉ FÉMININE



Je pense qu'il est important de parler de solidarité féminine quand on parle de harcèlement de rue. En effet, comme le dit le tweet ci-dessus, les femmes entre elles ne sont pas toujours ultra-solidaires. On nous a aussi appris, comme aux hommes, à juger les femmes sur leurs choix esthétiques, sexuels, etc. Mais ça n'a pas grand chose à faire dans le débat parce que :
1. Ce n'est pas parce qu'une partie de la population est mauvaise avec les femmes que ça autorise les autres à faire de même, sinon on s'en sort pas.
2. Vous verrez TRÈS rarement des femmes aborder d'autres femmes dans la rue pour les insulter.
3. Devinez qui nous a appris à juger les femmes sur leurs choix ? L'éducation patriarcale et hétérocentrée que nous avons tous reçue ! Nous apprenons depuis le plus jeune âge que pour avoir une vie réussie, il faut avoir un mari (le patriarcat, la religion et l'hétérocentrisme réunis dans le seul choix de vie qu'on nous autorise à avoir, quelle belle perspective d'avenir...).
Or, nous apprenons aussi que ce sont les hommes qui nous choisissent et que c'est à eux de faire le premier pas. Clairement, on est retournées au collège pendant les cours de sport et on prie pour ne pas être sélectionnée la dernière dans l'équipe des gens populaires de la classe... Et pour ne pas être choisie la dernière, on nous a appris que toutes les femmes autour de nous étaient des rivales et qu'il fallait les battre. Donc on s'insulte entre nous parce que quand une femme assume son corps dans tous les sens du terme, on se rend compte qu'on n'arrive pas à le faire et qu'elle a plus de chance que nous d'attirer les hommes. On est jalouses quoi. La solidarité féminine existe déjà, heureusement, et elle augmente de plus en plus. Mais pour qu'elle soit totale il faut qu'on cesse de penser que les autres femmes sont nos rivales dans la grande course aux maris. Il faut aussi cesser de penser qu'on est toutes intéressées par la grande course aux maris.

Donc le fait que des femmes s'insultent entre elles n'autorisent personne d'autre à les insulter aussi, et n'excuse en rien le comportement des hommes dans la rue.



LE PHYSIQUE



Encore une immense connerie : le physique des femmes n'influe en rien sur les agressions qu'elles subissent. Ni ce qu'elles portent d'ailleurs. Les hommes qui nous emmerdent dans la rue n'en n'ont pas grand chose à faire de ce à quoi nous ressemblons, tant qu'on a la vague silhouette d'une femme. Il n'y a pas que les filles canon qui se font harceler et personne ici n'est en mesure de mesurer le potentiel de harcèlement d'une meuf. Ce qui n'est pas canon pour vous est canon pour quelqu'un d'autre.

Je sais que ce tweet est écrit sur le ton de la rigolade et que j'ai l'air de tout prendre au premier degré, mais c'est important parce que même si c'est pour rire, ça a des vieux relents grossophobes par exemple. On a pas besoin de faire un 34 et d'être blonde à forte poitrine pour se faire aborder.
Je vais vous narrer une petite expérience vécue qui exemplifie très bien mon propos. Il y a 3 ans, je me préparais pour aller une soirée dans la ville où je faisais mes études. Je sors donc de chez moi sur mon 31 : jupe, talons, maquillage, j'avais peut-être même mis un décolleté. Évidemment, je me suis faite emmerder sur le chemin. Je dors sur place, et je reviens le lendemain chez moi. J'avais prévu des affaires de rechange dans mon sac. C'est donc en jogging/pull/cheveux en bataille et maquillage partout sur la tronche que je regagne mon foyer. Et ben pas loupé, je me suis faite emmerder aussi. Les mecs ne vous harcèlent pas parce que vous êtes jolie, ils vous harcèlent parce que vous êtes une fille.



LE FATALISME



Énormément de gens (qui ne remettent absolument pas en cause le vécu des femmes) semblent penser que le harcèlement de rue est une fatalité, qu'il faut juste accepter la bêtise des harceleurs et vivre avec. Les femmes elles-mêmes pensent ça. Et bien non, il ne faut pas accepter de se faire constamment emmerder dans les espaces publics. Il ne faut pas "vivre avec". Tous les problèmes liés aux relations hommes/femmes sont réglables par un seul et même moyen : l'éducation. Évidemment, éduquer les garçons à ne plus harceler les filles dans la rue et éduquer les filles à ne plus avoir peur des garçons, ça ne va pas se faire du jour au lendemain. Mais ce n'est pas une raison pour abdiquer maintenant et accepter de passer sa vie à se faire harceler ou agresser quand on sort de chez soi !
Nous n'avons pas à accepter la bêtise et la méchanceté des hommes qui nous harcèlent, nous n'avons pas à "prendre sur nous". C'est à eux de changer pour des relations hommes/femmes plus saines, pas à nous...



LA MONSTRIFICATION DES HARCELEURS



Dans l'opinion publique, les harceleurs, les agresseurs et les violeurs sont des bêtes inhumaines. La déshumanisation des coupables est monnaie courante dans ce domaine, et ce n'est pas une bonne chose. Je vous renvoie par exemple à la campagne de sensibilisation récemment lancée par la RATP et la SNCF. Cette campagne présente des femmes dans les transports qui sont guettées ou attaquées par des animaux, ce qui participe à la monstrification de l'agresseur et donne en plus une mauvaise image d'espèces en voie de disparition. Ça n'est bon pout personne...
Je comprends que quand on se rend compte qu'on homme est capable de forcer une femme à avoir des relations sexuelles, on se le représente comme une bête ignoble qui n'a rien à voir avec nous. Malheureusement, les hommes violents et violeurs sont des hommes comme les autres. Ce sont des maris, des fils, des frères, des patrons, des pères, des collègues, des amis. Monstrifier ces hommes c'est partir du principe que les hommes qui nous entourent ne seraient pas capables de tels actes, c'est penser que le seul risque qu'on court c'est d'être agressée dans un parking souterrain par un malade mental en cagoule. Et ce n'est pas vrai. La misogynie n'est pas une maladie, c'est un trait d'éducation auquel très peu ont échappé (y compris parmi les femmes).
Je trouve assez indispensable que tout le monde prenne conscience que les coupables sont parmi nous, tout le temps. Pas pour entrer dans une méfiance et une paranoïa permanente, seulement pour faire face à la réalité et comprendre que la misogynie violente est diffuse dans la société et que c'est dans notre entourage qu'il faut commencer par l'éradiquer. Ça ne veut pas dire que tous les hommes sont des agresseurs potentiels, ça veut dire que les agresseurs sont des hommes que nous côtoyons au quotidien.

Bon et en plus, traiter les harceleurs de putes, c'est putophobe* et sexiste. Donc on a fait mieux pour prendre le parti des femmes...



LA DÉCULPABILISATION MASCULINE



Avec la montée du féminisme, on assiste aussi à un phénomène bien particulier qu'on appellera le Not All Men*. Dès qu'une fille parle d'un acte sexiste qu'elle a vécu, tout un paquet d'hommes viennent commenter "on n'est pas tous comme ça arrêtez de généraliser". C'est assez aberrant pour 2 raisons : déjà parce que quand on parle des hommes, on parle du groupe oppressif, pas forcément de TOUS les hommes de la Terre. Et ensuite parce que lorsqu'une femme raconte qu'elle a été agressée, la première réaction de ces hommes n'est pas de la soutenir mais de dire "ouin ouin je suis pas comme ça". Messieurs, vous serez donc gentils de cesser de déblatérer sur la solidarité féminine quand la vôtre s'arrête à ce stade là.
Malheureusement, les mecs qui se sentent autorisés à harceler une fille, à commenter sa tenue et ses choix ne sont pas une minorité... Sinon on ne vivrait pas ces agressions au quotidien.



LA MISANDRIE






Quand on est féministe aujourd'hui, on est presque automatiquement considérée comme étant misandre*. Si on se plaint de ce que nous font les hommes, c'est qu'on les hait, c'est qu'on ne vaut pas mieux que les hommes misogynes. On ne peut pas remettre en question les comportements masculins sans nous entendre dire qu'on est toutes des lesbiennes féminazis qui détestent les hommes.

La grande majorité des féministes ne détestent pas les hommes.
Et je pense avoir déjà posé cette question dans un article précédent, mais quand bien même les féministes seraient misandres, pouvez-vous me donner un exemple de crime perpétrer contre un homme parce qu'il est un homme ? Parce que il y a dans l'histoire beaucoup d'exemples de crimes perpétrés contre des femmes parce qu'elles sont des femmes... C'est aussi pour ça que l'idée de féminisme extrémiste n'a pas de sens. Aujourd'hui, beaucoup de misogynes qui s'ignorent sont plus extrêmes que la plus misandre des féministes.

Et puis nous reprocher de dire des mecs "tous des salauds" est un peu hypocrite quand même. J'ai beaucoup plus souvent entendu "toutes des salopes" venant de votre part, messieurs.



L'OBJECTIVATION DU CORPS DES FEMMES (ET DES HOMMES)



L'objectivation (ou objectification), dans le contexte présent, c'est considérer quelqu'un comme un objet. C'est exactement ce que font les hommes quand ils pensent qu'ils peuvent nous aborder dans la rue, qu'ils peuvent nous forcer à coucher avec eux, à les embrasser, etc.

Comme le dit le tweet ci-dessus, il existe en effet des femmes qui objectifient les hommes. Ce n'est pas moins grave que quand les hommes le font à un détail près ; ces femmes le font dans des conversations privées et n'ont JAMAIS harcelé d'homme dans la rue. Elles n'ont JAMAIS forcé d'hommes à avoir des rapports intimes avec elles. Donc comparons ce qui est comparable je vous prie. L'objectivation actuelle des hommes sur le corps des femmes a des répercussions dramatiques : viols, meurtres, agressions, etc. Ce n'est pas le cas de l'objectivation actuelle des femmes sur le corps des hommes, cessez de pointer des doigts accusateurs pour détourner l'attention, on dirait des enfants.

Au passage les femmes ne se plaignent ni plus ni moins que les hommes, je pense que personne ne considère la violence, le viol et les agressions en tout genre comme "rien". Et d'ailleurs c'est faux ; les hommes se plaignent pour rien, tout le temps, surtout quand il s'agit de féminisme.


Pour finir...

COMMENT RÉAGIR FACE AU HARCÈLEMENT DE RUE

- Si une femme vient vous voir et vous demande de faire semblant d'être de sa famille, faites-le. Ça vous demande 5 minutes et ça va énormément aider cette femme.
- Si vous voyez une altercation où la femme est visiblement mal à l'aise / en danger, n'hésitez pas à intervenir, faites croire que vous connaissez la fille et que vous la cherchez depuis 10 minutes, ou que vous êtes des ami.e.s de longue date et que vous la croisez par hasard.
- N'hésitez pas à attirer l'attention des autres usagers autour de vous. Je sais qu'on n'a pas toujours les moyens d'intervenir seul quand on est témoin de violences, alpaguez les foules autour de vous. Si vous êtes plusieurs le mec finira par abandonner.
- N'appelez JAMAIS un fille seule dans la rue en pleine nuit. Messieurs, vous n'imaginez pas à quel point ça nous terrorise.
- Si vraiment vous voulez parler à une fille dans la rue, faites-le respectueusement. Et si cette fille ne répond pas ou décline votre proposition, partez, n'insistez pas. S'il vous plait.
- En gros, faites sentir aux femmes autour de vous que vous êtes bienveillant.e.s et prêt.e.s à aider en cas de besoin. Après, ne vous prenez pas non plus pour un.e super héros/héroïne, toutes les femmes dans la rue n'ont pas forcément besoin que vous les sauviez. Beaucoup d'entre nous savent le faire seules. Mais il n'est pas si compliqué de distinguer une fille qui s'en sort d'une fille qui a besoin d'aide.


PETIT TIPS POUR S'EN SORTIR/LES ÉVITER (pour celles et ceux qui en ont besoin)

- Comme dit plus haut, allez vers quelqu'un et faites croire que vous le connaissez. C'est triste à dire mais si c'est un homme, ça aide. Les relous ne s'arrêtent que quand on leur agite une autre paire de couilles sous le nez, et encore...
- Dites que vous allez voir votre frère qui sort de prison.
- Dites "je suis sourde" en langue des signes (ou improvisez des gestes, en espérant que le relou ne parle pas la langue des signes).
- Marchez la tête haute et ne souriez pas. Les harceleurs se dirigent vers des femmes qui leur paraissent faibles, si vous avez l'air hautaine, ils vous foutront la paix (et oui messieurs, les Parisiennes ne sont pas des connasses, elles cherchent juste à éloigner les connards).
- Mettez vos écouteurs sans musique, ils penseront que vous ne les entendez pas, mais s'ils décident de vous suivre vous les entendrez quand même.
- Passez un coup de fil le temps du trajet.

Il y a beaucoup d'autres astuces mais voici celles que j'utilise le plus. N'oubliez pas ; ces astuces ne veulent pas dire que nous devons nous adapter aux connards dans la rue. Cela veut seulement dire que nous avons besoin de nous protéger le temps que les choses changent. Courage.


PS ; actuellement, le tweet a été fav plus de 37 000 fois en 24 heures. Les harceleurs ne sont pas une minorité.






* Traduction : pas tous les hommes

* La putophobie est le rejet des travailleur.se.s du sexe. Considérer que "pute" est une insulte, c'est considérer que le métier de prostitué.e est négatif, c'est qui n'est pas toujours le cas.
* La misandrie est un sentiment de rejet et de haine ou de supériorité envers le sexe masculin. C'est l'inverse de la misogynie.

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