Nikita Bellucci ou l'exclusion des actrices pornographiques


Pourquoi la société en veut aux travailleuses du sexe.

Nikita Bellucci est une ancienne actrice pornographique française. Elle a stoppé sa carrière et envisagé une reconversion en 2016. Or, depuis cette date, elle ne cesse de subir un harcèlement constant dans sa vie de tous les jours comme sur les réseaux sociaux.
C’est depuis Janvier 2018 que l’histoire et le vécu de Nikita Bellucci ressortent, notamment car l’actrice a alerté les médias au sujet de messages à caractère sexuel qui lui sont envoyés par des mineurs. Nikita dénonce plus largement le harcèlement subi par l’ensemble des travailleuses du sexe*.

La question à laquelle je vais tenter de répondre ici c’est : pourquoi les travailleuses du sexe (TDS) sont particulièrement victimes de harcèlement ?
Je ne parlerai ici que des travailleuses, et non des travailleurs. Non pas qu’ils n’existent pas mais ils sont moins nombreux et le harcèlement (surtout en ligne) que subissent les TDS est ce qu’on appelle du cybersexisme. C’est-à-dire que les femmes sont victimes de violences spécifiques. Et c’est ce qui m’intéresse ici : comprendre à quel point les violences subies par ces femmes sont issues d’un sexisme banalisé, ordinaire.
Je ne parlerai dans cet article que des travailleuses du sexe qui exercent par choix. Bien sûr, les femmes contraintes d’exercer un travail sexuel existent, et elles sont nombreuses. Mais leur vécu est différent, il ne concerne pas le sujet que je voudrais traiter ici.
Dernière précision : cet article ne prétend pas porter de jugement sur la pornographie. Je ne parle ici que des conditions de travail et de vie des TDS, pas du porno ni de sa réception, ni de sa production, ni de sa consommation.

Pour commencer, je vous propose un aperçu des demandes répétées auxquelles Nikita Bellucci fait face. Demandes qui n’ont pas lieu d’être qu’elle exerce le métier d’actrice X ou non. Le métier d'actrice pornographique ne consiste pas à satisfaire les demandes personnelles des consommateurs.trices.



Et enfin, petit florilège du déferlement de haine auquel elle a droit en ligne.








Pour commencer, il s’agirait de comprendre pourquoi on hait à ce point les actrices X, les prostituées, etc.
Dans le cas des actrices X, je trouve ça légèrement hypocrite : en 2009, 9 personnes sur 10 regardaient du porno (la consommation de pornographie n'est évidemment ni une obligation ni une norme, chacun est libre de consommer ce qu'il veut). À priori, ceux qui regardent du porno le font parce qu'ils apprécient ça. Les acteurs et actrices du X nous permettent donc (en tant que consommateurs.trices de pornographie) de nous adonner à une activité de divertissement que nous apprécions. Pourquoi diable les insulter ? Nikita Bellucci a tourné dans des films très populaires, donc très appréciés. Pourquoi dès que l’on sort du cadre d’un film pornographique, elle est détestée ? Pourquoi lui refuse-t-on une réinsertion ?

Le problème aujourd’hui, c’est que les travailleuses du sexe entendent disposer de leur corp et de leur sexualité comme bon leur semble. Et en plus, elles en tirent un salaire.
Dans une société qui responsabilise les victimes de viol, qui objective le corps des femmes, qui dépossède les femmes de leur sexualité, vous comprenez bien qu’il n’est pas concevable qu’une femme décide d’avoir des relations sexuelles ou érotiques avec plusieurs personnes, en dehors du cadre du mariage et sans sentiments ! Et ça se constate très bien en ce fait : le mot « pute » est une insulte. Ce mot désigne toutes les femmes qui font des choix de vie qui sortent du modèle dominant imposé.
Dans notre société une femme respectable est une femme qui n’a qu’un seul partenaire sexuel, qui ne couche pas sans sentiments, qui n’a pas de sexualité solo (masturbation, consommation de pornographie, etc), qui ne prend du plaisir que par la pénétration, qui ne compte tirer aucun bénéfice (autre que son propre plaisir ou (et surtout) celui de son homme) de ses relations sexuelles, etc.
À mon humble avis, le harcèlement que subit Nikita Bellucci est possible parce que notre société et nous-mêmes ne respectons pas les travailleuses du sexe, nous ne respectons pas les femmes qui choisissent une sexualité alternative. Juger et culpabiliser ces femmes, c'est du slut-shaming. Nous ne les respectons pas car elles n’entrent pas dans le schéma préfiguré que nous imposons aux femmes. Nous n’aimons pas les TDS parce que ce sont des femmes libres, qui ne sacralisent pas forcément le sexe, qui aiment prendre du plaisir, qui disposent librement de leur corps et de leur sexualité et qui en tirent de l’argent.

Ce non respect se traduit non seulement par une haine du métier et de ceux qui l’exercent mais aussi par une exclusion systémique des travailleurs.ses du sexe : aujourd’hui, il existe des lois qui empêchent les TDS d’exercer correctement leur métier, comme la loi de pénalisation des clients, votée en 2016, qui dissuade clairement les citoyens d’avoir recours à des services sexuels rémunérés. En parallèle, on demande tout de même aux travailleurs.ses du sexe de se déclarer et de payer des cotisations sociales. Là aussi, je trouve la justice un peu hypocrite.
Les sujets de la sexualité des femmes ou de l’exclusion systémique des travailleurs.ses du sexe pourraient faire l’objet d’au moins un article chacun, c’est pourquoi vous comprendrez qu’il m’est impossible de les traiter plus amplement dans cet article. Pour approfondir le sujet du statut légal des TDS, vous pouvez vous rendre sur le site du STRASS (Syndicat du travail sexuel).

Le fait que des mineurs envoient le genre de messages publiés ci-dessus pose des questions essentielles : quel est l’âge idéal pour commencer à consommer de la pornographie ? À partir de quel âge a-t-on suffisamment de recul pour ne pas confondre pornographie et réalité ? Quand je parle d'âge idéal, je ne parle pas de rite initiatique. Il ne s'agit pas là d'un passage obligatoire. Cet âge idéal serait seulement l'âge auquel les personnes qui veulent consommer du porno pourraient le faire sans que cela influe trop sur leur propre vie sexuelle.
Nikita Bellucci déplore elle-même la faiblesse de la réglementation actuelle des sites pornographiques (qui n’a jamais cliqué sur « oui, j’ai 18 ans » bien avant sa majorité ?). L’actrice propose d’autres systèmes de réglementation, et je lui laisse ce soin car elle s’y connaît bien mieux que moi dans ce domaine. Mais il est en effet extrêmement important de se demander quel impact social a le porno sur les consommateurs, et plus particulièrement sur les jeunes.
La pornographie aussi est un sujet très vaste à explorer, tant au niveau de sa réception que de sa production. Je ne peux pas non plus traiter ce sujet ici, mais il n’est pas impossible que le porno fasse l’objet d’autres articles dans le futur.

Un autre problème doit être soulevé : les TDS ne sont pas seulement exclues du système, de la justice, ou de la société, elles sont aussi exclues du mouvement féministe dominant. Comme je vous le disais dans mon article précédent, il existe beaucoup d’idéologies féministes différentes. Mais même dans le féminisme, il y a des mouvements dominants. Ces mouvements sont principalement ceux des femmes dominantes (cisgenres*, blanches, de classe moyenne ou aisée, valides, etc), malheureusement. Le féminisme dominant n’inclut pas forcément les femmes qui sont victimes de plusieurs oppressions à la fois (racisme, transphobie, grossophobie, validisme, etc)
La solution à ces écueils présents dans certains mouvements s’appelle le féminisme intersectionnel. C’est un mouvement de lutte pour les droits des femmes qui prend en compte TOUTES les oppressions subies par ces dernières. Attention, il ne s’agit pas d’un groupe de féministes « dominantes » qui prendrait sous son aile ces pauvres femmes plus oppressées qu’elles. Non, il s’agit d’un mouvement inclusif où toutes les femmes de tous horizons luttent côte à côte, où des espaces de lutte non mixtes sont mis en place sans pour autant que cela génère une exclusion systémique.

Lorsqu’on lutte uniquement pour une catégorie de femmes, on peut en oppresser d’autres, ce qui est fort dommage pour un mouvement de libération. Par exemple, au 19è siècle, lorsque les femmes ont demandé à avoir un travail, à être considérées comme des hommes, elles n’incluaient absolument pas les femmes noires esclaves qui elles étaient déjà considérées comme des hommes. Ces femmes devaient déjà effectuer le même travail (et pire) que les hommes. Ou encore, lorsque les femmes blanches ont réclamé le droit de vote et que la justice s’est demandée s’il ne fallait pas d’abord l’accorder aux hommes noirs, les femmes se sont insurgées parce qu’on préférait autoriser des noirs à voter plutôt que les autoriser elles. Ce qui était complètement raciste. Les femmes noires ont complètement été exclues de la première vague féministe, puisque leur condition n’a pas été prise en compte.

Nikita Bellucci est un exemple parmi tant d’autres femmes victimes de sexisme et exclues d’un combat qui revendique pourtant la libération de toutes les femmes. De plus, les violences subies par les travailleuses du sexe ne sont que le résultat de représentations et de stéréotypes qui touchent toutes les femmes. Toutes les femmes sont concernées par leur corps et leur sexualité. Toutes les femmes sont concernées par les tabous de la masturbation féminine, du clitoris, de la consommation de pornographie. Toutes les femmes devraient se battre pour améliorer les conditions de vie et de travail des TDS. Et je dirais même que tout le monde devrait se battre pour la cause féministe. Messieurs cisgenres, vous êtes autant concernés que nous par l’oppression systémique des femmes et les représentations stéréotypées des féminités et des masculinités.

A l'heure où cet article est publié, Nikita a déjà déclaré abandonner l'idée d'avoir des enfants par peur qu'ils subissent le même traitement qu'elle. Elle vient de supprimer son compte Twitter, qui n'était plus qu'un champ de bataille. Suite à ces évènements, un hashtag s'est développé : #JeSuisNikitaJesuisLibreDe. Bien sûr, certains réutilisent ce hashtag pour exprimer encore une fois à quel point il est dégoutant qu'une femme prenne du plaisir dans le sexe, mais je tenais à vous mettre quelques tweets positifs, histoire de ne pas voir tout ça comme une fatalité. Il faut continuer de se battre, rien n'est impossible à déconstruire.





Quelques précisions

* Le travail sexuel englobe tous les services sexuels et érotiques rendus contre une rémunération. Voici quelques exemples des métiers du sexe, disponibles sur le site du STRASS :  prostitué.e.s (de rue ou indoor), des acteurs.trices porno, des masseurs.sseuses érotiques, des dominatrices profesionnelles, des opérateurs.trices de téléphone/webcam rose, des strip-teaseurs.seuses, des modèles érotiques, des accompagnant.e.s sexuel.le.s, etc.

* Une personne cisgenre est une personne qui n’a pas changé de genre ou de sexe au cours de sa vie, contrairement à une personne transgenre.


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